
Édito de Nasser Lajili | 14 octobre 2026
Le 17 octobre 1961 fait partie de l’histoire de France. Pourtant, à l’approche du soixante-cinquième anniversaire de ce massacre, sa reconnaissance reste, à mes yeux, trop hésitante. Chaque année, des associations et des communes rappellent ce qui s’est passé. Chaque année, elles doivent encore défendre la place de ces victimes dans notre mémoire collective.
Ce soir-là, en pleine guerre d’Algérie, des milliers d’Algériens manifestent pacifiquement à Paris, à l’appel de la Fédération de France du FLN. Ils protestent contre un couvre-feu discriminatoire qui vise spécifiquement ceux que l’administration désigne alors comme les « Français musulmans d’Algérie ». La police parisienne, placée sous l’autorité du préfet Maurice Papon, réprime violemment la manifestation. Près de 12 000 personnes sont arrêtées. Des manifestants sont tués, des corps jetés dans la Seine. Le bilan exact reste discuté par les historiens, mais la réalité du massacre est établie.
Derrière ces faits, il y a des vies brisées et des familles qui ont attendu des réponses. Certaines n’ont jamais retrouvé le corps d’un proche. Cette douleur a traversé les générations, tandis que la reconnaissance publique se faisait attendre.
Pendant des décennies, ce massacre a été occulté, minimisé ou nié. Si nous pouvons aujourd’hui en parler, nous le devons aux témoins, aux familles et aux associations qui ont refusé le silence, ainsi qu’aux chercheurs qui ont établi les faits. Le travail de Jean-Luc Einaudi a notamment contribué à faire entrer cette histoire dans le débat public.
En 2012, François Hollande avait suscité un espoir en déclarant : « La République reconnaît avec lucidité ces faits. » Nous pouvions croire que cette parole ouvrirait une nouvelle étape, que la reconnaissance du massacre trouverait enfin une traduction durable dans la vie du pays.
Depuis, d’autres avancées ont eu lieu. En 2021, Emmanuel Macron a commémoré le massacre et qualifié les crimes commis sous l’autorité de Maurice Papon d’« inexcusables pour la République ». Le 28 mars 2024, l’Assemblée nationale a adopté une résolution condamnant la « répression sanglante et meurtrière » et souhaitant l’inscription d’une journée de commémoration à l’agenda national. L’accès à de nombreuses archives de la guerre d’Algérie a également été facilité, notamment par les arrêtés de 2021 et de 2023.
Ces avancées comptent. Elles ne suffisent toujours pas à mes yeux. Les déclarations présidentielles de 2012 et de 2021, comme la résolution adoptée en 2024, ne qualifient pas explicitement le massacre de « crime d’État ». Je considère que la reconnaissance doit assumer pleinement les responsabilités de l’État, au-delà du seul nom de Maurice Papon. Le choix des mots engage la manière dont notre pays regarde cette histoire.
Il faut aussi donner à cette reconnaissance une portée concrète. Le massacre du 17 octobre 1961 doit être enseigné à l’école, avec les faits et les responsabilités clairement établis. Tous les élèves doivent pouvoir connaître cette page de notre histoire. Son enseignement ne doit pas dépendre du parcours scolaire choisi ou du seul engagement d’un professeur.
Lorsque des parents ou des grands-parents transmettent cette mémoire et que leurs enfants ne retrouvent pas cette histoire dans leur apprentissage scolaire, ce décalage peut nourrir une frustration et un sentiment d’effacement. Comment comprendre qu’une histoire qui a marqué sa famille semble absente du récit national appris à l’école ? Les jeunes peuvent alors avoir le sentiment que la souffrance des leurs ne compte pas.
L’école doit leur permettre de confronter les récits familiaux aux faits établis par les historiens et de comprendre le contexte de cette répression. Cet enseignement concerne tous les élèves, quelles que soient leurs origines. La recherche mérite d’être soutenue et les témoignages recueillis pendant qu’il est encore temps. La reconnaissance officielle doit permettre à cette histoire de devenir une connaissance partagée.
Chaque année, des communes continuent de commémorer le 17 octobre 1961. Elles organisent des hommages, des rencontres et des initiatives pour faire vivre cette mémoire. Cet engagement est précieux. Il mérite d’être accompagné par une volonté nationale durable, pour que la connaissance du massacre ne dépende pas du lieu où l’on grandit ou des rencontres que l’on fait.
La mémoire du 17 octobre 1961 ne peut pas reposer éternellement sur ceux qui refusent de l’oublier.
En tant que président de l’association O’Crescendo, je partage avec l’ensemble de ses membres la conviction que nous avons une responsabilité dans la transmission de cette histoire. Pour la quatrième année consécutive, notre association organise des conférences et des débats consacrés au 17 octobre 1961. Nous faisons dialoguer les travaux des historiens, les analyses des sociologues et les regards de responsables politiques et de parlementaires, français comme algériens.
Ces rencontres permettent de rappeler les faits, de comprendre les avancées de la reconnaissance et d’en discuter les limites avec le public. Nous voulons aussi y faire entendre la parole de celles et ceux qui ont vécu cette période, et permettre aux plus jeunes de poser leurs questions. Beaucoup n’ont peut-être jamais eu l’occasion de découvrir ce qui s’est réellement passé ce soir-là. Nous devons leur en donner la possibilité.
C’est pour cela que nous poursuivons ce travail, année après année. Les témoins vieillissent ; leur parole doit pouvoir continuer à être entendue. Les nouvelles générations ont le droit de connaître cette histoire, et notre pays a le devoir de l’assumer.
C’est dans cet esprit que l’association O’Crescendo et le Cercle Émir Abdelkader invitent toutes et tous à participer à la conférence-débat organisée le vendredi 16 octobre 2026 à 19 h, à l’Espace des Grésillons, 28 rue Paul-Vaillant-Couturier à Gennevilliers, en présence de Benjamin Stora, Ahmed Laouedj et Malika Kadri. Nous vous attendons pour revenir sur cette histoire, échanger et partager ensemble cette commémoration.
Le 17 octobre 1961 appartient à l’histoire de France. Il doit enfin y trouver toute sa place.
Nasser Lajili
Président de l’association O’Crescendo


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