L’édito de Nasser
Par Nasser Lajili | 11 octobre 2026

Quand des familles ne peuvent plus se nourrir, la violence est déjà là. Elle n’attend pas qu’une manifestation dégénère pour exister. Pourtant, il suffit que la colère déborde dans la rue pour que certains responsables politiques et éditorialistes découvrent soudain un pays en crise. Comme si la crise commençait au moment où ceux qui la subissent cessent de se taire.
Depuis plusieurs semaines, des lycéens et des étudiants se mobilisent pour réclamer de meilleures conditions d’apprentissage. Des enseignants en nombre suffisant, des classes moins chargées, des bâtiments décents : leurs demandes parlent de l’école et de leur avenir. On devrait commencer par les écouter.
Ce qui me frappe, c’est l’indignation à sens unique d’une partie de la droite conservatrice, de la droite extrême et de l’extrême droite. Je les entends condamner la violence des mobilisations. Je les entends beaucoup moins dénoncer la violence sociale qui les nourrit, ou s’inquiéter des violences policières. À force de ne regarder que les conséquences, on finit par effacer les responsabilités politiques.
La violence sociale, ce sont des fins de mois qui commencent dès le début du mois, des repas auxquels on renonce, des soins qu’on reporte faute de moyens. En mars 2026, la Commission nationale consultative des droits de l’homme rappelait que plusieurs millions de personnes en France n’ont pas un accès stable et suffisant à l’alimentation. Derrière ce constat, il y a des vies, des familles et des enfants.
Cette violence use les personnes, abîme leur dignité et peut nourrir la colère jusqu’à l’explosion. Ce n’est pas une mécanique automatique : des millions de personnes subissent la précarité sans commettre de violence. Mais un pouvoir qui laisse s’accumuler les injustices doit répondre de ses choix, au lieu de faire comme si la colère surgissait sans raison.
Nous avons déjà vécu cette manière de réduire une crise sociale à un problème d’ordre public. Lors des émeutes dans les banlieues, les jeunes des quartiers populaires ont été montrés du doigt. Je refuse qu’on transforme les actes de certains en procès de toute une jeunesse, et qu’on ferme ensuite la discussion sur les inégalités, les discriminations et les rapports avec la police.
Puis sont venus les Gilets jaunes. Leur mouvement a porté la question du pouvoir d’achat au cœur du débat. Il a aussi été marqué par des violences et des blessures graves. Dès décembre 2018, Amnesty International documentait des usages excessifs de la force contre des manifestants, des journalistes et des mineurs. Ces alertes ne peuvent pas être balayées comme de simples opinions partisanes.
Lors des mobilisations contre la réforme des retraites, la question du maintien de l’ordre s’est encore imposée. Le 21 mars 2023, la Défenseure des droits, préoccupée par les témoignages et les images reçus, rappelait la nécessité d’une approche d’apaisement et de protection des libertés. Elle alertait aussi sur les risques liés aux interpellations préventives.
Aujourd’hui, les lycéens et les étudiants se retrouvent à leur tour face à cette dureté. Dans un communiqué du 9 octobre 2026, la FIDH, l’OMCT et la Ligue des droits de l’Homme dénoncent la répression policière et judiciaire du mouvement, ainsi que des blessures graves infligées à des mineurs. Cette alerte exige des réponses et des enquêtes, pas des commentaires désinvoltes.
Ces mobilisations ont des histoires et des formes différentes. Ce qui m’inquiète, c’est la répétition des alertes sur la force employée, et cette facilité à traiter la contestation comme une menace. Une agression ou une dégradation engage la responsabilité de son auteur. Elle ne permet pas de rendre toute une mobilisation coupable, ni d’oublier ce qu’elle réclame.
Une police républicaine doit protéger la population et garantir le droit de manifester. Face à une jeunesse qui réclame un avenir, l’État doit répondre par l’écoute, le dialogue et l’apaisement, sans coups ni gaz lacrymogènes. Un adolescent blessé en manifestation mérite autant notre indignation que n’importe quelle autre victime.
Un épisode rend cette différence de traitement particulièrement frappante. Le 25 janvier 2024, alors que des agriculteurs menaient des blocages, Gérald Darmanin déclarait sur TF1 : « On ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS. » Cette phrase reconnaissait qu’une colère devait être comprise avant d’être traitée par la force.
La souffrance des agriculteurs mérite cette écoute. Mais pourquoi ce principe ne vaudrait-il pas aussi pour les jeunes des quartiers populaires, les salariés mobilisés, les lycéens et les étudiants ? La retenue ne devrait pas dépendre de l’identité de ceux qui manifestent. À mes yeux, ce deux poids, deux mesures abîme profondément la confiance envers les institutions.
Aux éditorialistes qui passent d’un plateau à l’autre pour accabler cette jeunesse, et aux responsables de la droite extrême et de l’extrême droite qui la prennent pour cible, je veux dire ceci : vous parlez de jeunes qui devront continuer à construire ce pays. À force de les présenter comme un danger, vous détournez le regard des conditions dans lesquelles ils devront vivre et travailler.
Ces jeunes font pleinement partie de la France. Être jeune, venir d’un quartier populaire ou porter un nom que certains stigmatisent ne rend personne moins français. Aucun éditorialiste, aucun responsable politique n’a le pouvoir de distribuer des certificats d’appartenance à ce pays. Les jeunes Français sont aussi français que ceux qui les méprisent, et aucun discours raciste ne peut leur retirer cette place. On ne construit pas la France contre une partie de ceux qui la composent.
Quand des responsables politiques dénigrent cette jeunesse, c’est aussi l’avenir de nos enfants et de la France qu’ils dénigrent. On ne peut pas demander à une génération de prendre sa place dans la société tout en lui signifiant que sa parole ne compte pas. Elle a le droit de débattre des choix qui détermineront sa vie, et de contester ceux qu’elle juge injustes.
J’assume mes convictions de gauche : une société doit permettre à chacun de se nourrir, de se soigner, d’apprendre et de vivre dignement. La paix sociale demande des décisions qui répondent à ces besoins. Les appels au calme perdent leur force quand ils viennent de responsables qui refusent de regarder les conséquences sociales de leurs politiques. Je demande aussi aux grands médias de consacrer aux causes de la colère autant d’attention qu’aux images de ses débordements. Montrer un affrontement renseigne sur un événement. Donner la parole à un jeune sur ses conditions d’études, à une famille sur ses privations, permet de comprendre la société dans laquelle cet événement se produit. Le public a besoin de cette profondeur pour se faire un jugement.
La peur que le pouvoir semble éprouver face à cette jeunesse en dit long sur la distance qui s’est installée entre les gouvernants et une partie du pays. À mes yeux, une jeunesse qui se mobilise croit encore qu’elle peut changer les choses. Le vrai danger pour la France serait de laisser grandir ses enfants dans l’idée qu’ils n’ont plus rien à attendre d’elle.

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