
L’édito de Nasser
Samedi 17 octobre 2026, 800 000 personnes sont descendues dans les rues de Paris et de nombreuses villes de France pour exprimer leur colère contre la vie chère. Parmi elles, des lycéens et des étudiants, mobilisés eux aussi pour leur avenir.
Pourtant, ce qui me frappe dans une partie du traitement médiatique, c’est la place prise par les images de violences, d’incendies et de pillages. Ces actes sont graves. Ils font des victimes. Mais leur gravité ne doit pas devenir un prétexte pour faire disparaître les raisons de cette mobilisation.
On nous montre les dégâts dans les rues. Qui nous montre, avec la même insistance, les dégâts dans les vies ?
Parce que la violence n’a pas commencé samedi.
Elle existe depuis longtemps dans ces dettes de loyer qui s’accumulent. Dans cette angoisse de perdre son logement. Dans le quotidien de celles et ceux qui travaillent et qui, malgré leur salaire, n’arrivent plus à vivre dignement.
Elle existe lorsqu’on doit renoncer à se soigner, reporter un achat indispensable ou sauter un repas pour garder de quoi nourrir ses enfants.
Cette violence sociale épuise les corps, abîme la santé et fragilise les familles. Seulement, elle fait moins de bruit qu’une explosion. Elle ne passe pas en boucle sur les chaînes d’information.
Il suffit pourtant d’aller sur le terrain. De parler aux habitants, aux associations, aux personnes qui viennent chercher une aide alimentaire. De regarder celles et ceux qui dorment dehors et devant lesquels notre société a fini par apprendre à passer.
Au supermarché, à la station-service, au moment de payer le gaz, l’électricité ou le loyer, la même question revient, une fois les factures réglées, qu’est-ce qu’il reste pour vivre ?
Et face à cela, qu’entend-on ? Qu’il faut encore patienter. Encore faire des efforts. Encore comprendre les contraintes budgétaires.
Mais qui comprend les contraintes de ceux qui n’ont déjà plus aucune marge ?
Cette violence touche aussi les lycéens et les étudiants, dans leurs conditions de vie comme dans leurs conditions d’études.
Comment étudier sereinement lorsqu’on se demande comment payer sa chambre, ses courses ou ses transports ? Comment réussir lorsqu’il faut enchaîner les cours et les heures de travail, au prix du sommeil, de la santé et parfois de la poursuite de ses études ?
Leur colère concerne aussi ce qu’ils trouvent en arrivant dans leurs établissements, du matériel qui manque, des salles inadaptées, des classes surchargées, des enseignants absents et non remplacés. Dans certains lycées, des élèves dénoncent même des locaux sans chauffage lorsqu’il fait froid. Voilà aussi ce qu’ils demandent, pouvoir apprendre dans des conditions dignes.
Comment parler d’égalité des chances lorsque les conditions pour apprendre sont aussi inégales ?
Il y a aussi Parcoursup, au cœur de leurs revendications. Les attentes, les refus et l’incertitude sur leur orientation alimentent une pression que des jeunes dénoncent, avec le sentiment que les inégalités de leur scolarité se prolongent dans l’accès aux études supérieures. La demande de suppression de cette plateforme fait partie de la mobilisation.
Pour ma part, je défends cette suppression, accompagnée des moyens nécessaires pour accueillir et former les jeunes. Cela suppose des places, des enseignants, du matériel et des locaux adaptés. L’ambition d’un lycéen ne devrait pas se heurter à un manque de moyens publics.
On demande à cette jeunesse de préparer l’avenir. Encore faut-il lui donner les moyens de vivre et d’étudier au présent.
Ce gouvernement ne peut pas continuer à faire la sourde oreille, puis se présenter comme la première victime de la crise qu’il est censé résoudre.
Après les manifestations, le Premier ministre a notamment exprimé son soutien aux forces de l’ordre et s’est rendu auprès des policiers avec le ministre de l’Intérieur. Mais où sont les réponses à la colère sociale ? Quelles décisions vont changer le quotidien de ceux qui ont manifesté ?
Ce que je conteste, c’est cette posture de victimisation du pouvoir, qui finit par occuper tout l’espace. Un gouvernement doit rendre des comptes sur ses choix. L’indignation devant les dégradations ne peut pas lui servir de réponse sur les salaires, les loyers, les études et les services publics.
Et sur les plateaux télé, à force de retrouver les mêmes éditorialistes et les mêmes discours sur la colère populaire, quelle place laisse-t-on à la parole de ceux qui l’expriment ?
Invitez davantage d’étudiants, de salariés, de familles, de bénévoles associatifs. Écoutez leur quotidien. Entendez leurs propositions.
Avant de leur expliquer comment ils devraient manifester, écoutons pourquoi ils manifestent.
À cette détresse sociale s’ajoute une fracture démocratique.
En juillet 2024, le Nouveau Front populaire est arrivé en tête des élections législatives en nombre de sièges, sans obtenir de majorité absolue. Aucun camp ne disposait d’une majorité lui permettant de gouverner seul.
Mais l’absence de majorité absolue ne fait pas disparaître le résultat d’une élection. Elle ne transforme pas la défaite du camp présidentiel en autorisation de poursuivre comme si les Français n’avaient rien dit.
Comment demander aux citoyens de croire au vote s’ils ont le sentiment que leur bulletin ne change jamais la direction suivie ?
Le budget 2026 a lui-même été considéré comme adopté à l’Assemblée nationale après le recours au 49.3 et le rejet des motions de censure. Mais parvenir à faire adopter un texte ne signifie pas avoir convaincu le pays. Une procédure institutionnelle ne remplit aucun réfrigérateur et ne rétablit pas, à elle seule, la confiance.
Un budget devrait répondre à des questions simples, permet-il de mieux se loger, de se soigner, de manger correctement, de vivre de son travail ? Permet-il à un étudiant de poursuivre ses études indépendamment des revenus de ses parents ? Protège-t-il les plus fragiles ?
C’est sur ces réponses que ce gouvernement doit être jugé.
Et lorsqu’on parle de violence, il faut aussi regarder celle que des manifestants ont subie.
Avant même le 17 octobre, des lycéens avaient déjà été très gravement blessés, une main arrachée, la perte de l’usage d’un œil, une mâchoire fracturée. Des blessures reconnues publiquement, qui interrogent les conditions du maintien de l’ordre. Le 17 octobre, à Saint-Étienne, un autre jeune, âgé de 17 ans, a perdu une main lors de l’explosion d’une grenade ; une enquête a été confiée à l’IGPN.
Derrière ces blessures, il y a une vie à reconstruire. Des proches bouleversés. Et il faut aussi entendre les séquelles psychologiques, la peur de retourner manifester, l’angoisse, les souvenirs qui restent après les affrontements.
La gravité d’une journée ne se mesure pas seulement au montant des réparations. Elle se mesure aussi à ce qu’elle laisse dans les corps et dans les têtes.
Ces blessures, et le sentiment de ne pas obtenir justice, peuvent nourrir davantage de colère et de défiance. Les ignorer, c’est se priver de comprendre ce qui se passe.
Notre histoire sociale devrait pourtant nous apprendre à regarder les conflits dans toute leur complexité. Mai 68 a aussi été celui des barricades et des affrontements. Le mouvement des Gilets jaunes a lui aussi laissé des blessés graves, dont les situations ont été examinées par le Défenseur des droits.
On ne peut pas raconter ces luttes uniquement à travers leurs dégâts matériels. Il faut regarder leurs revendications, les réponses politiques, les choix de maintien de l’ordre et les souffrances qui ont traversé ces périodes.
La colère ne devient pas inévitablement violente. Mais refuser de l’entendre et laisser les tensions s’accumuler peut contribuer à l’aggraver. Ce gouvernement a donc une responsabilité politique majeure : apporter des réponses et créer les conditions de l’apaisement.
Quand des supermarchés sont pillés et que des produits alimentaires sont emportés, il faut aussi se poser la question de la précarité et de l’accès à l’alimentation. Ces images ne disent pas tout des motivations de chacun. Mais elles doivent nous conduire à regarder la situation de ceux pour qui remplir un réfrigérateur est devenu une angoisse.
Des familles comptent chaque euro. Des étudiants dépendent de l’aide alimentaire. Des personnes travaillent et peinent pourtant à se nourrir correctement. C’est aussi cela, la gravité de la situation.
À ceux qui nous gouvernent, je veux dire, posez-vous les bonnes questions. Regardez les conséquences de vos décisions. Remettez votre politique en cause. Allez écouter celles et ceux qui font la queue devant les associations, qui accumulent les factures et qui renoncent à des besoins essentiels.
Votre responsabilité vous oblige à répondre à cette détresse. Vous ne pouvez pas continuer à demander des efforts à des personnes qui ont déjà épuisé leurs ressources.
Ouvrez les yeux, écoutez, apportez des réponses, le peuple n’en peut plus.
Nasser Lajili

Votre commentaire