Nasser Lajili

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Trappes : le racisme tue, les mots engagent

Édito de Nasser Lajili

Un homme tué. Quatre personnes blessées. Parmi elles, une enfant de 12 ans, touchée par huit impacts de balle selon le maire de La Verrière. Ce vendredi 23 octobre 2026, à Trappes et à La Verrière, un homme a ouvert le feu depuis sa voiture sur des personnes croisées sur son chemin. Des vies ont été brisées. Des familles sont plongées dans la douleur.

Mes premières pensées vont aux victimes et à leurs familles. J’adresse mes plus sincères condoléances à la famille et aux proches de la personne décédée. Je souhaite un prompt rétablissement aux blessés et leur transmets, ainsi qu’à leurs familles, toute ma force, mon soutien et ma solidarité dans cette terrible épreuve.

Je veux également exprimer mon soutien aux habitants de Trappes et de La Verrière, à Ali Rabeh, aux élus et à toutes celles et ceux qui accompagnent aujourd’hui une population sous le choc. Personne ne devrait avoir peur de mourir en marchant dans son quartier.

Le Parquet national antiterroriste s’est saisi de l’enquête, ouverte notamment pour assassinat et tentatives d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste, en intégrant la circonstance raciste. La justice devra établir les motivations exactes et les responsabilités. Ali Rabeh a évoqué un tireur qui avait « envie de faire un carnage ». Ces mots disent l’effroi.

La phrase qui accompagne cet édito est dure : « Le racisme tue. Les racistes qui ont libre antenne à longueur de journée ont du sang sur les mains. » J’en partage la colère et l’exigence de responsabilité morale. Offrir une tribune à la haine engage ceux qui la prononcent comme ceux qui choisissent de la diffuser.

À mes yeux, la répétition des discours qui présentent l’immigration comme une menace, l’islam comme un danger et les musulmans comme des suspects contribue à rendre l’exclusion acceptable. Réduire les quartiers populaires à la violence et leurs habitants à leurs origines nourrit le même mécanisme. On finit par parler de millions de personnes comme d’un problème à éliminer, en oubliant leurs visages, leurs familles et leurs vies.

La responsabilité médiatique est immense. Choisir ses invités, ses sujets et ses titres, décider de contredire une accusation ou de la laisser s’installer : tout cela relève d’une responsabilité éditoriale. Lorsqu’une parole raciste est traitée comme une opinion ordinaire, elle gagne une légitimité. L’audience ne justifie pas de transformer des populations entières en cibles. Les rédactions doivent aussi donner la parole à celles et ceux qui subissent ces discours, au lieu de parler sans cesse à leur place.

La couverture des manifestations du 17 octobre doit aussi nous interroger. Sur LCI, une intervention de Bruno Pomart, ancien instructeur du RAID et consultant en sécurité, a suscité une polémique autour de l’expression « révolutionnaires d’Allah ». Il conteste l’avoir prononcée et affirme avoir fait référence à Che Guevara. Après avoir d’abord invoqué une confusion, LCI l’a écarté de son antenne. Ces éléments doivent être rappelés avec précision.

Cette controverse pose une question essentielle : sur quels faits s’appuie-t-on lorsqu’on rapproche des violences de rue d’une religion ou de l’origine supposée de leurs auteurs ? Les responsabilités doivent être établies individuellement. Aucune scène de casse ne permet d’accuser collectivement les jeunes des quartiers populaires, les personnes issues de l’immigration ou les musulmans. Faire de l’islam l’explication d’une colère sociale nourrit un soupçon sur des millions de personnes qui n’ont rien à voir avec ces violences. Je trouve ces amalgames inacceptables.

La fermeté réclamée après les violences du 17 octobre doit aussi s’appliquer aux discours qui stigmatisent des populations entières. J’attends de ceux qui condamnent aujourd’hui l’attaque de Trappes qu’ils refusent ces amalgames avec la même clarté lorsqu’ils ont un micro devant eux. Les intervenants réguliers des plateaux et les rédactions qui les invitent doivent répondre de la rigueur de leurs propos. La répétition d’une accusation ne la transforme pas en vérité.

La responsabilité politique l’est tout autant. À celles et ceux qui condamnent aujourd’hui cette attaque tout en alimentant, le reste du temps, la suspicion envers les immigrés, les musulmans ou les habitants des quartiers populaires, j’adresse une exigence simple : la cohérence. Les condamnations doivent s’accompagner d’un examen de ses propres paroles. Un communiqué d’émotion n’efface pas la stigmatisation. Combattre le racisme oblige aussi à renoncer aux expressions et aux stratégies qui le banalisent.

Le 26 mars 2025, alors ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau a lancé : « Vive le sport, et donc à bas le voile bien sûr », lors d’un rassemblement contre l’islamisme, à propos du port du voile dans les compétitions sportives. Ce contexte compte. Il reste, pour moi, qu’un ministre doit mesurer la portée d’un tel slogan auprès des femmes qui portent le voile. On peut discuter de règles sportives sans faire d’un vêtement religieux un mot d’ordre de rejet.

Le 22 octobre 2026, sur BFMTV, face à Dominique de Villepin, Marion Maréchal a présenté les violences du 17 octobre en invoquant une « ultra-gauche terroriste », les « petites racailles de cités » et une « immigration inassimilée ». Elle parlait des auteurs des violences ; je refuse que cette rhétorique fasse peser le soupçon sur des populations entières. À mes yeux, ce vocabulaire nourrit un récit dans lequel les quartiers populaires et l’immigration deviennent les explications toutes trouvées d’une crise sociale.

Le 23 octobre, Jordan Bardella commence sa publication sur X par ces mots : « Un homme a tiré à l’arme automatique ». Il exprime son soutien aux familles, salue les policiers et dénonce un « acte barbare d’une gravité inouïe ». Sa condamnation est explicite. Dans ce message, les mots raciste et terroriste sont absents. Je trouve cette formulation insuffisante face à une attaque dont le Parquet national antiterroriste s’est saisi et dont la dimension raciste fait partie des investigations.

Le dimanche 18 octobre 2026, dans « 18H Rochebin » sur LCI, Éric Zemmour a évoqué une « horde de barbares maghrébins et africains » et présenté les violences de la veille comme une manifestation du « grand remplacement ». À mes yeux, cette manière de décrire les émeutiers par leurs origines alimente le rejet bien au-delà des personnes mises en cause. Elle transforme des actes à juger en un récit de confrontation entre populations.

Le même jour, dans « 100 % Mabrouk » sur BFMTV, il a parlé de « colonisation arabo-musulmane » et affirmé, à propos des auteurs des violences : « le point commun, c’est l’islam, pour la plupart ». Il a ainsi mêlé, dans son explication, les origines, la culture des banlieues, la religion et la détestation supposée de la France. Je dénonce ce raisonnement : la religion réelle ou supposée d’un émeutier ne rend aucun autre musulman responsable de ses actes. Des millions de croyants n’ont pas à se justifier pour des violences qu’ils n’ont ni commises ni soutenues.

Le 20 octobre, sur franceinfo, Julien Odoul a lui aussi affirmé : « Évidemment, il y a un lien avec l’immigration ». Dans cet échange, il a invoqué une immigration de peuplement nourrissant l’insécurité ; les journalistes lui ont demandé sur quels faits il s’appuyait. Une telle explication exige des éléments précis et vérifiables. Je refuse qu’elle serve à installer une culpabilité par l’origine. Les personnes issues de l’immigration ne constituent pas un bloc, et chacune doit être considérée pour ses actes.

Voilà le glissement que je dénonce comme raciste et islamophobe : partir de faits de délinquance pour faire des origines ou d’une religion le ressort d’un soupçon collectif. Les musulmans, les immigrés et les habitants des quartiers populaires n’ont pas à répondre des actes commis par d’autres. Ceux qui prennent la parole devant des millions de téléspectateurs doivent mesurer ce que produisent ces amalgames.

Le contraste entre les propos de Marion Maréchal et la publication de Jordan Bardella m’interroge : le terrorisme est invoqué dans le commentaire des manifestations, et le mot ne figure pas dans ce message consacré à l’attaque de Trappes et de La Verrière. J’attends de tous les responsables politiques la même prudence dans l’accusation et la même clarté face à la haine. La vigilance ne saurait varier selon les origines supposées de l’auteur ou des victimes.

Nous avons le droit de débattre de l’immigration, des religions, de la laïcité ou de la sécurité. Nous avons le droit de critiquer des idées et de nous opposer à des choix politiques. Mais désigner des personnes comme indésirables en raison de leur origine ou de leur religion franchit une limite que nous devons défendre ensemble. L’égalité et la dignité doivent rester des exigences communes, jusque dans nos désaccords les plus profonds.

Notre responsabilité est aussi collective. Elle se joue dans les conversations, sur les réseaux sociaux, au travail, dans les associations et dans nos familles. Refuser une généralisation raciste. Contredire une rumeur. Soutenir une personne prise pour cible. Ne plus laisser une parole humiliante passer dans l’indifférence. Aucun de ces gestes ne suffit seul ; chacun contribue à empêcher la haine de s’installer comme une évidence.

Que voulons-nous laisser à nos enfants ? Une société dans laquelle certains doivent sans cesse prouver qu’ils ont leur place ? Des quartiers où l’on apprend à craindre le regard et la violence de l’autre ? Nous devons entendre cette peur et y répondre par des actes, par la solidarité, par une parole publique qui protège au lieu de désigner des ennemis.

À toutes celles et ceux qui disposent d’un micro, d’une antenne ou d’un mandat : mesurez la portée de vos propos. Les personnes dont vous parlez vous entendent. D’autres vous écoutent aussi.

Le racisme, l’islamophobie et le fascisme n’ont aucune place dans notre société. Notre refus doit être ferme, constant, visible. Nous le devons aux victimes de Trappes et de La Verrière. Nous le devons à celles et ceux qui veulent simplement vivre, en sécurité et à égalité.

Le racisme tue. Nous avons toutes et tous la responsabilité de lui faire barrage.

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